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Pierre Hotte: fou de glisse

MARI, PÈRE DE FAMILLE, PROFESSIONNEL, POLYGLOTTE, VICE-PRÉSIDENT DE GRANDE ENTREPRISE : VOILÀ UN PORTRAIT BIEN SAGE, SANS COMPTER QUE L’HOMME A DE BELLES VALEURS. ALORS, S’IMAGINE-T-ON À LE VOIR GLISSER SUR LES PENTES, EN SKI OU EN PLANCHE ? ET SUR DES MONTAGNES OÙ IL Y A PARFOIS 20 PIEDS DE NEIGE…

PHOTOS : MICHEL CLOUTIER

Pierre Hotte

Quand on le regarde, on s’attend à ce qu’il nous dise qu’il est un homme d’affaires sérieux et accompli : son complet, sa cravate, ses lunettes, son âge (56 ans), tout concorde. Mais il n’est pas au studio du photographe pour ses hauts faits d’armes dans le monde du travail. C’est un sportif. À six pieds et 225 livres, on le croirait peut-être joueur de rugby ou de football. Faux : il s’adonne au ski. De manière compulsive. «Un fou !» Je le cite.

L’ingénieur en géologie et génie civil, diplômé de l’École Polytechnique de Montréal, a eu une entreprise qu’il a perdue au début des années 80 à la suite d’une crise économique virulente. Sa femme Danielle, psychologue de formation, n’a absolument rien dit ! Et son mari a repris le collier. Il est devenu entrepreneur en travaux routiers en créant SOTER. Mieux, il détenait un brevet sur le bitume mousse qu’il avait créé dans son laboratoire de recherche. Pendant des années, il pave les routes du Mexique, d’Afrique du Sud, du Japon, d’Allemagne, d’Australie… Puis, des copieurs s’attaquent à son procédé. Il décide de vendre sa compagnie. Il choisit de s’associer avec un ami d’enfance, ingénieur lui aussi, Jean-Pierre Sauriol. Il entre donc chez Dessau, la cinquième firme d’ingénierie au Canada, comptant 4700 employés, et oeuvrant actuellement dans plus de 10 pays. Pierre Hotte est vice-président principal au Développement international. Ayant lui-même visité 68 pays, il passe une partie de sa vie dans les avions et les aéroports. Il travaille au Chili et au Qatar, entre autres. Ses voyages s’effectuent souvent en début de semaine, pour revenir avant le week-end. Car en hiver, Pierre Hotte passe ses temps libres sur les pentes.

Pierre Hotte et ses “GI Joes” comme il s’amusent à les nommer: Jean-François Trudeau, Guy Laurin, Simon Gauthier, Scott Davies (guide) et Marc-André Roy. Revelstoke, BC.

Pierre Hotte et ses “GI Joes” comme il s’amusent à les nommer: Jean-François Trudeau, Guy Laurin, Simon Gauthier, Scott Davies (guide) et Marc-André Roy. Revelstoke, BC.

Pas comme tout le monde cependant. Les pentes, il les monte aussi. En ski. Ça s’appelle du touring. A la montée, il installe des peaux sous ses skis et s’habille plutôt léger, car lorsqu’on zigzague vers le haut, il faut se garder au sec. Une fois au sommet, il s’habille plus chaudement, il retire les peaux sous ses skis et il descend la montagne. Imaginez gravir le mont Tremblant autrement qu’en remonte-pentes ! Pendant ces deux heures, parfois trois, il est dans sa bulle avec son iPod Touch rempli de musique par une de ses deux filles. Tom Waits, Bob Dylan, Plume Latraverse, Adele… Pierre en ascension. Sol Moutain, BCIl lui arrive aussi de faire des descentes sur des pistes réservées à ceux qui aiment la course. Les filles sont fières de leur père qui n’a vraiment pas le gabarit type du skieur, le tout sous l’œil dubitatif des badauds qui doutent que ce téméraire va faire belle figure dans des sentiers aussi exigeants. Ils ne se souviennent pas qu’Alberto Tomba affichait lui aussi un physique impres­sionnant. Bon, il n’était pas quinquagénaire, mais Pierre Hotte, natif de Sainte-Adèle, fait du ski depuis l’âge de quatre ans. Il était déjà casse-cou à l’époque. C’est toutefois son petit frère qui se cassait la jambe. Lui, il est quand même beaucoup tombé en cinquante ans. Il en garde des vertèbres déplacées à trois endroits. Il ne veut rien savoir d’opération puisqu’il a un kinésithérapeute à qui il voue une admiration sans borne : Mathieu du Club Sportif MAA le bichonne et l’entraîne deux fois par semaine.

On ne pratique pas de sport de haut niveau sans faire un peu d’exercice. Pierre Hotte adore nager. Du genre à traverser un lac à la nage pour aller chez son ami. Ou faire du vélo avec des maniaques de la pédale. Ses cuisses et les muscles fessiers sont en béton et il en est très fier! Il a beau se traiter lui-même de gros, il s’en fout. En autant qu’il est développé là où ça compte pour lui. Il faut avoir de bonnes jambes pour descendre les pistes glacées du versant nord de Tremblant lorsqu’il fait moins trente. Là, son poids est un atout : il mord dans la glace en descendant à des vitesses vertigineuses. Tout en restant très prudent. Pour lui et pour les autres. Sa femme ne s’inquiète pas outre mesure (ils se sont d’ailleurs connus et fréquentés sur les pentes des Laurentides), son associé (boss) Jean-Pierre, lui, le démontre ouvertement : «Ce n’est plus de ton âge», lui assène-t-il comme argument massue. Rien n’y fait, Pierre Hotte a le ski dans la peau.

Pierre en plein effort. Sol Moutain, BCLa récompense, en descente dans la poudreuse ! Sol Moutain, BC
Pierre en plein effort et la récompense, en descente dans la poudreuse ! Sol Moutain, BC

Depuis cinq ans, avec quatre autres fous du ski et amis, il a formé un petit «club sélect», dont il est le président-fondateur. Ils font du Touring &  Catskiing dans les Rocheuses…. Là, sur des skis de poudreuse, on s’attaque à des pentes tellement abruptes qu’elles font concurrence aux arbres. Le couvert neigeux atteint jusqu’à trente pieds ! Il faut dévaler en flottant sur la neige. Le poids de Pierre Hotte le désavantage parfois puisqu’il risque de s’enliser plus que ses copains, mais il file plus vite par ailleurs, ce qui lui évite de s’enfoncer. Quand il tombe, se relever dans un tel contexte constitue tout un exercice. Il faut que les coéquipiers, munis de sifflets et soumis à un protocole strict, s’entraident pour s’en sortir. Ils doivent aussi se méfier des «trous d’arbres», là où il n’y a subitement pas de neige, qu’un trou de plusieurs pieds. Ce genre de ski est dangereux si on ne suit pas les règles de sécurité. Mais l’adrénaline est toujours au rendez-vous. Une griserie indicible.

Les gars au sommet. Mustang Powder, BC Les gars au sommet. Mustang Powder, BC

Pierre Hotte, en bon enfant des Laurentides, fait l’éloge de l’hiver et du ski. Au moment de l’entrevue et de la photo, on était encore loin des pentes enneigées. Il avait apporté quelques paires de ski et une planche race (F2 autrichienne, donnée en cadeau par le président canadien de Doppelmayr). Il y avait aussi des skis Blizzard à suspension hydraulique, un des rares modèles en circulation au Canada. Pierre Hotte manipule tout ça avec grand soin, tout en affirmant que ce n’est pas le genre de chose que tu prêtes. Et il ne goûte pas une allusion faite à la blague sur cette «tôle». Quoi ? Ce sont des matériaux composites. L’homme adore le ski et sa quincaillerie… sérieusement. Mais quand viendra la retraite ? Il réfléchit, le regard un peu perdu, l’air ému, puis il lâche : «J’espère jamais. Je pense que ça va être jamais. Je pense que je vais être capable de skier longtemps. Je m’entraine en conséquence.»

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