Loading...

ROBERT DÉPATIE, La techno dans la peau

Sous sa gouverne, Vidéotron est passée de mouton noir à chef de file des télécommunications en Amérique du Nord, avec des revenus annuels de 2,6 milliards et ses réseaux à la fine pointe. Rencontre avec Robert Dépatie, pass ionné par la technologie… et l’humain.

Autos et montres technos

Robert Dépatie ne se passionne pas que pour les gadgets électroniques dernier cri. Il est aussi un fervent de montres et d’automobiles à haute performance. « En fait, la passion que j’ai pour la technologie est directement reliée à celle que j’ai pour l’ingénierie humaine. C’est pourquoi je suis un passionné de montres : comme cette Daniel Roth entièrement mécanisée avec un calendrier perpétuel qui a pris près d’un an à fabriquer, avec plus de 500 pièces faites à la main ! » Son enthousiasme monte d’un cran lorsqu’il nous parle de ses récentes acquisitions motorisées : une moto MV Augusta AMG produite à 250 exemplaires dans le monde, ainsi qu’une Ferrari 488 GTB. « Le talent humain me motive énormément. Comment un moteur de 3,9 litres peut-il aujourd’hui générer 670 chevaux et près de 561 livres de couple ? Surtout que ce moteur de 3,9 litres est grand comme ma main ! »

Robert Dépatie nous ouvre les portes de son cinéma maison high-tech, au soussol de sa vaste maison située en bordure de la rivière des Mille-Îles. Haut-parleurs allemands au son cristallin, tables tournantes haut de gamme, telle que la marque Oracle, fabriquée au Québec, projecteur 4K et écran de 120 pouces : son installation ferait pâlir d’envie n’importe quel technophile.

L’homme de 57 ans s’active comme un gamin en parlant des circuits électriques sophistiqués qu’il a lui-même installés, ou encore des caisses de vinyles qu’il vient de recevoir. « L e plaisir que tu as à mettre le vinyle sur la table, à le nettoyer, c’est incomparable », dit-il avant de faire jouer à fond la caisse un classique de Miles Davis.

Aucun doute possible : Robert Dépatie n’a rien perdu de sa passion pour la technologie, deux ans après son départ de la présidence de Vidéotron. Bien au contraire. Dans son cinéma maison, deux iPad – un mini et un Pro – permettent de tout contrôler, de l’éclairage jusqu’au choix des chaînes. La précision du calibrage sonore a été poussée à l’extrême par l’équipe de Kébecson, un must pour cet audiophile averti.

Un étage plus haut, dans le salon de la lumineuse maison de Rosemère qu’il habite depuis 17 ans avec Christiane, sa femme, on peut apercevoir tous les gadgets électroniques les plus récents. La fascination de Robert Dépatie poul’ingénierie humaine est profonde, comme en témoignent aussi sa collection de montres et de voitures. « Ce que les êtres humains peuvent développer avec leur talent, leur créativité et leur obsession pour concevoir toujours de nouvelles choses m’attire. »

Sur papier, pourtant, rien ne semblait destiner Robert Dépatie à ce virage techno. Le natif de Montréal a commencé sa carrière dans le secteur alimentaire avant de gravir pendant 20 ans les échelons dans diverses sociétés de premier plan comme Planters et Heinz. C’est au milieu des années 90, alors qu’il était vice-président directeur de Heinz à Toronto, que son amour de la technologie s’est immiscé de façon plus évidente dans sa vie professionnelle.

« Dès le début d’Internet, nous avons instauré son usage chez Heinz, dit-il avec son enthousiasme habituel. Chacun avait un PC chez lui, et on communiquait avec un système IBM via des datas lines qui nous coûtaient des dizaines de milliers de dollars en frais de données chaque mois ! Mais je pouvais communiquer avec tous mes représentants les bons coups à l’échelle nationale. »

L’aventure Vidéotron

À son retour dans la région montréalaise, au tournant des années 2000, Robert Dépatie entend entre les branches que Vidéotron se cherche un nouveau président. Le câblodistributeur est alors en assez fâcheuse posture, quelque temps après son rachat par Québecor et la Caisse de dépôt et placement du Québec pour plus de 6 milliards de dollars. Robert Dépatie, un peu las de l’industrie alimentaire, est persuadé d’être l’homme de la situation.

« J’ai dit à ma femme : je vais combiner ma passion de la technologie à mon expérience en vente et marketing; c’est ce dont ils ont besoin », se rappelle-t-il avec le sourire. « Ils sont en train de se faire planter : ils n’ont pas de service à la clientèle, ni de bons produits. Ils ne sont pas en haute définition ni en haute vitesse. »

Si Robert Dépatie est convaincu de pouvoir redresser Vidéotron, le grand patron de Québecor, Pierre Karl Péladeau, ne l’entend pas ainsi. Le dirigeant refuse à plusieurs reprises de le rencontrer, jusqu’à ce que Dépatie donne un coup de pouce au destin. Il parvient à se faire inviter à la fête d’anniversaire du fils d’Éric Péladeau, un voisin, dont Pierre Karl est le parrain. Leur première discussion commence autour du buffet et se poursuit pendant de longues minutes. Quelques semaines plus tard, en décembre 2001, Robert Dépatie est embauché comme vice-président principal, Ventes, marketing et service à la clientèle, en plus d’obtenir la présidence de Vox (MAtv).

Robert Dépatie accède à la présidence du groupe en juin 2003 et peut enfin mettre en place les grands piliers de son plan stratégique. Parmi ses principales priorités : réinvestir massivement pour embaucher de nouveaux employés et moderniser les réseaux désuets. « Il a fallu que nous nous battions comme des fous pour convaincre la direction que les clients voulaient de la rapidité et de la fiabilité. »

Les années folles

Petit à petit, la perception de Vidéotron change dans l’oeil des Québécois. Le groupe frappe un grand coup en lançant la téléphonie à bas prix en 2005. Ce service ne tarde pas à séduire plus d’un million de clients, au grand désespoir de l’ancien monopole Bell Canada. Les innovations – vidéo sur demande, Internet ultra haute vitesse, téléphonie sans fil – s’enchaînent à bon rythme pendant toute la décennie 2000.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le taux de satisfaction de la clientèle a dépassé les 96 %, et Vidéotron a été nommée entreprise de télécommunications la plus admirée des Québécois huit ans d’affilée. Pendant le règne de Robert Dépatie, près de 4000 emplois ont été créés, et les investissements en capital ont dépassé 2,26 milliards, permettant entre autres de construire un nouveau réseau LTE au Québec. Le chiffre d’affaires est passé d’environ 725 millions à 2,6 milliards de dollars, tandis que le bénéfice avant impôts, intérêts et amortissement – le fameux BAIIA, en termes comptables – a bondi de 275 millions à 1,25 milliard.

« Je voulais diriger l’entreprise la plus profitable en Amérique du Nord en termes de marges, et c’est ce que nous avons été à la fin. Mon objectif était que l’on devienne une véritable entreprise de télécommunications, et nous avons réussi à l’atteindre », se réjouit Robert Dépatie, qui a remplacé Pierre Karl Péladeau à la tête de Québecor en 2013.

L’homme d’affaires a quitté la tête du conglomérat en 2014. Même s’il a officiellement pris sa retraite l’an dernier, il multiplie toujours les projets et demeure très sollicité comme consultant, coach et administrateur d’entreprises. Nul doute qu’on le reverra à l’avant-scène du monde des affaires avant longtemps.

ROBERT DÉPATIE, La techno dans la peau – e-mag

YUL